« Quan Lan II | Page d'accueil | "La Vie Vietnam" »
03 juin 2008
L'art est dans la rue...
On dira ce qu'on voudra de l'art asiatique.
D'aucun le trouveront grossier mais oublieront de mentionner les apsaras d'Angkor Wat, d'autres trouveront a redire sur le manque d'emotion humaine desdites creations mais, a l'evidence, n'auront jamais vu le temple de Bayon, certains, plus ignorants encore, diront qu'un manque cruel de dexterite dans leur artisanat est a mettre sur le compte d'un deficit quelconque (et illusoire) en matiere d'education artistique et ceux la-meme n'auront surement jamais ouvert un livre (sans parler de voyager) et ignoreront jusqu'a leur mort les merveilles architecturales de Sukhotai, de Polonaruwa, de la Cite Interdite, et j'en passe des milliers.
On dira donc ce qu'on voudra de ces arts de l'Est, et moi le premier, il n'en demeure pas moins qu'il est une forme d'art que nous avons quelque peu desappris a apprecier en Occident (je sais, je generalise beaucoup, et heureusement que ce ne sont que des generalites), celui de la virtuosite de l'artisan. La faute a qui ? Je me le demande, peut etre au consumerisme de masse qui nous porte plus facilement vers un produit moins fin mais moins dispendieux, peut etre encore est ce du au matracage abrutissant de medias complices de ces lacunes culturelles que le Paysage Audiovisuel Francais ne cesse d'alimenter a grand coup (PAF !) de reality show ou de varietes en tout genre n'electrisant guere que les neuronnes de nos animaux domestiques ? Qui sait ?! Pas moi, en tout cas.
Si je vous parle de ca ce soir, c'est qu'il m'a ete offert la chance d'observer un artisan qui n'en est pas vraiment un, en ce sens ou son metier n'est pas vraiment reconnu comme tel, probablement parce qu'il est devenu trop commun pour meriter ce titre. Il s'agit d'un coiffeur et, qui plus est, d'un coiffeur de rue. Un coiffeur de rue est, en Asie du sud est, une personne qui n'a pour equipement qu'un mirroir qu'il appose la ou bon lui semble, un fauteuil de barbier qu'il place en face de ce dernier et une panoplie complete de ciseaux, tondeuses a main, peignes et autres ustensiles dont je vous passe l'inventaire qu'il transporte dans un sac sans age ayant connu probablement quelques typhons et autant de generations. Cet homme est la, aussi impassible que disponible. Sa presence rempli l'espace d'une chaleur humaine dont on se demande comment la rue a pu se passer avant son arrivee. Il dispose ses accesoires avec autant d'ordre et de parcimonie que son experience du metier a forge sa gestuelle ; maigre comme un clou, sec comme un coup de trique, beau comme le camion de pompier de notre enfance. Il arrange ses lunettes en fausses ecailles, rapiecees de shaterton bleu roi, avant de saluer dignement son premier client.
L'ensemble des personnes aux alentours y vient se faire qui ajuster la frange, qui couper la barbe, qui curer les oreilles (si, si, je vous jure)... Cela ne vous semble pas bien impressionnant, et je vous comprends. Pourtant je n'ai pu decrocher mon regard de cet homme pendant pres de deux heures, tant ses gestes me semblaient gracieux, sa concentration de chaque instant quasi-devote, ses doigts mus par l'agilite certaine de l'experience et la maitrise de son art, son rasoir aussi incisif que son geste fluide. Il elevait la coiffure, le rasage ou le curage d'oreille a l'etat d'art du quotidien, un art que je qualifierai volontiers de comtemporain (en son sens etymologique) si ce terme n'avait pas deja un sens plus usuel et radicalement different dans notre langue. Apres avoir completement perdu le sens des realites de ce bas monde et du temps qui passait (a tel point qu'a aucun moment je me suis dis que je pourrais le prendre en photo) et lorsque, par les hasards d'une circonvolution anodine de ses vertebres, son regard doux et sage se posa sur moi, j'eus envie d'aller lui serrer la main et de lui offrir un de ces cafes vietnamiens imbuvables tellement ils sont forts...
...au lieu de cela, je m'installai dans son fauteuil d'artiste et lui demandai de me composer a sa discretion une symphonie en poil majeur. Le resultat n'a pas fait de moi un top model, loin s'en faut, mais c'est un artisan, pas un magicien.
Tout ca pour dire que, s'il est possible d'avoir des certitudes immuables a 34 ans, je crois bien avoir celle-ci (que les vieux sages me pardonnent cette pretention, ou qu'ils en rient avec compassion) : la beaute de ce monde n'est pas dans les galeries mondaines mais dans le quotidien de personnes comme lui : ebenistes, couturiers, compagnons de toutes "maisons", et tous ceux que l'experience, l'application et la discipline ont transforme en virtuoses, quelque soit leur art. (et j'en profite pour saluer mon grand-pere !)
Fred, a Hanoi, le 03 Juin 2008
15:21 Publié dans Vietnam | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note



Commentaires
Dans mes reves d'adolescente (ou jeune adulte, je ne sais plus), mon homme idéal était menuisier. Cela le rendait à la fois fort et viril (faut pas faire semblant, ça compte les filles pour pouvoir jouer la fille non ?), et sensible, sensuel, passionné et créatif.
Ecrit par : armelle | 03 juin 2008
comme tu dis vrai!!! la faute à la frénésie de nos vies occidentales qui nous empechent de voir ce qui est devant notre nez, qui nous empechent d'apprécier la simplicité, la vie de tous les jours.....à aussi un peu de snobisme et de dédain (bien mal placés!!) je te l'accorde......
les voyages en Asie (puisque j'ai la chance d'en avoir effectuer quelques uns.....) en gendrent plus facilement cette prise de contact avec le monde réel, le monde de la rue, la simplicité, le naturel....
comme tu seras riche de toutes ces observations et prises de conscience!!! profites bien...
maman
Ecrit par : Cathie | 04 juin 2008
bon, j'ai lu
j'ai dit à frère (petit) de lire
et je vais de ce pas le tirer pour que le grand père ait le salut en direct live par lecture par la grand mère....
mission accomplie
continue d'écrire...
bisous
vieille tante
Ecrit par : isabelle | 04 juin 2008
L'art est dans la rue, quant à la manière, tu sais dignement y faire.
Bises d'une backpackeuse en break pour cause de rupture littéraire.
Ecrit par : Cécile | 06 juin 2008
un petit coucou de ta soeur!! je viens de lire tes dernières notes et dois avouer t'envier en silence de la richesse que tu es en train d'accumuler à force de rencontres. Nos vies semblent à côté bien pauvres. Du moins, en moments si simples, naturels et donc si pures. Bon je vais devoir retourner à notre réalité et donner la pitance à ta nièce qui ne semble pas encore comprendre la beauté de ce discours. Ah biberon de 14h, quand tu nous tiens!!!
je t'aime le frère
Bisous de ta soeur et de ta nièce quand même..
Ecrit par : laudine | 11 juin 2008
Ecrire un commentaire